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Faut-il vraiment s’inquiéter que la gen Z veuille changer le monde (vétérinaire) ?

Crédit photo @ goodluz - stock.adobe.com
George Orwell disait : « Chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante. »

C’est à l’aune d’une insuffisance de praticiens sans précédent que les vétérinaires prennent la mesure des questions relatives au comportement et aux attentes de la nouvelle génération. Avec un différentiel inégalé entre l’offre et la demande sur le marché de l’emploi vétérinaire ainsi qu’avec la réforme du cursus et l’ouverture d’écoles privées en France et ailleurs (qui divise avant même d’avoir porté ses fruits), c’est toute une profession qui s’interroge sur son attractivité et sur son avenir, à l’heure où les premiers vétérinaires de la génération dite Z (née après 1995) arrivent progressivement sur le marché du travail.

Que reproche-t-on à la gen Z ?

Les vétérinaires employeurs, lassés par une pénurie qui n’a que trop duré, voient sortir la génération Z des écoles avec un enthousiasme mitigé (c’est peu de le dire…). S’ils ont besoin de jeunes consœurs et confrères pour compléter leurs équipes, ils ont parfois du mal à comprendre leur manière d’appréhender le travail (et le monde ?). En effet, dans la lignée de la très décriée Y (dont je fais partie), la génération Z souffre d’une réputation encore plus sulfureuse : peu investie dans son travail, dilettante, en perte totale de valeurs bien qu’en quête perpétuelle de sens, peu encline à supporter des contraintes horaires alourdies par des gardes (quitte à jeter aux orties la sacro-sainte continuité des soins), allergique aux responsabilités et bien ancrée dans le salariat. Ses jeunes membres sont si peu débrouillards et ont si peu confiance en eux que, zélateurs de diplômes additionnels, ils prolongent de plus en plus leurs études. Pire, ils ont des exigences salariales bien au-delà de leurs compétences et s’autorisent (horreur !) à quitter la pratique pour le secteur privé hors libéral.

Paradoxe, quand tu nous tiens...

Ce tableau critique mérite qu’on s’y attarde car il soulève de nombreux paradoxes. Comment des étudiants qui ont réussi un concours d’excellence, un des plus polyvalents en France, après deux à trois années de vie monacale sur les bancs usés de leurs prédécesseurs, peuvent-ils avoir perdu tout sens du sacrifice ? Comment ces mêmes étudiants qui ont passé cinq ans et des milliers d’heures à ingurgiter la science vétérinaire et à faire tourner les cliniques séculaires des écoles ont-ils pu égarer leur goût de l’effort et de l’apprentissage ? Comment se fait-il qu’à l’heure où l’entrepreneuriat est parfois considéré comme la grande aventure du 21ème siècle (où on nous rebat les oreilles avec la start-up nation et le do it yourself) nos jeunes consœur·frère·s aient pour seule ambition de se prélasser dans le confort du salariat pour faire des « horaires de fonctionnaires » payées au prix fort ? Et enfin, comment « le plus beau métier du monde », celui qui soigne l’animal, qui réconforte et protège l’Homme et qui interroge la relation entre les deux peut-il n’avoir aucun sens pour les vétérinaires eux-mêmes alors qu’il nous est admiré et envié ?

Sincèrement, qui peut croire cela ? Corroborer ces préjugés sans tenir compte de ces évidents paradoxes n’est pas digne de nous. Ce raisonnement, qui consiste à penser que les jeunes vétérinaires sont tout simplement inadaptés aux contraintes de la profession, est aussi facile que fallacieux puisqu’il laisse à l’autre – celui qui a une lecture du monde différente – l’entière responsabilité de la situation. Avant de les clouer au pilori, essayons au moins de comprendre ce qui se joue ici.

La remise en question

Un (sage) proverbe dit que nous sommes bien plus les enfants d’une époque que les enfants de nos propres parents. Pourquoi ? Parce que chacun d’entre nous s’est construit, outre son cadre éducatif, dans un contexte socio-économique bien particulier. C’est au prisme de ce contexte que nous lisons et interprétons le monde. Vous me pardonnerez, j'espère, les grandes généralités générationnelles dans la suite de ce billet : il est évident que tous les membres d’une même génération ne sont pas identiques et que la réalité est plus nuancée. Les généralités aident seulement à entamer un chemin de réflexion...

La gen Z est digital native : pour elle, internet n’a rien de révolutionnaire. Il fait partie intégrante de son quotidien, au même titre d’ailleurs que la crise, le chômage, le risque nucléaire ou le réchauffement climatique. Loin de la plonger dans un pessimisme paralysant, ces éléments contextuels parfois anxiogènes agissent sur elle comme un puissant catalyseur de changement. La révolution numérique et l’accélération du temps qui en découle pousse la génération Z à remettre en question la société et tous les modèles existants (je parle évidemment ici des gen Z des catégories socio-professionnelles dites « supérieures » dont les vétérinaires font partie). Ainsi, le modèle de l’entreprise, comme le reste, est passé à la moulinette. Loin des tabous de leurs aînés, les Z questionnent par exemple la répartition du temps de travail ou son impact écologique comme aucune génération ne l’avait fait auparavant. Devons-nous vraiment tous travailler, pourquoi cinq jours sur sept, pourquoi cinq semaines de congés payés ? Pourquoi une telle répartition des richesses entre salariés et dirigeants ? Quelle empreinte carbone pour la profession ? Et en miroir : le revenu universel, la semaine de quatre jours, les vacances illimitées, l’actionnariat salarié, la gouvernance partagée, repenser l’organisation du travail par l’écologie, et pourquoi pas ? Ces interrogations n’ont pas grand-chose à voir avec une quelconque aversion pour le travail ou l’effort, elles sont simplement le refus de se satisfaire du « parce que ça a toujours été comme ça ».

L'émergence de nouveaux paradigmes

La culture mondiale et l’univers cosmopolite dans lesquels baignent les Z leur confèrent une grande ouverture d’esprit. En dignes héritiers de la génération why, ils poussent la remise en question sur des terrains jusque-là inexplorés (après tout, ne leur a-t-on pas appris, dans leurs familles, pendant leurs études, à faire fonctionner leur matière grise et à développer leur sens critique ?). Ils ont par exemple une aversion profonde pour les injustices et les conduites discriminatoires. La féminisation massive de la profession les rend particulièrement sensibles aux inégalités salariales et professionnelles entre les femmes et les hommes. D’ailleurs, bien plus que leur salaire ou les grilles de la convention collective, c’est la question de la répartition des richesses en entreprise qu’ils viennent poser. Quelle est la différence de salaire “ juste ” entre associés et salariés ? Et entre vétérinaires et ASV ? Pourquoi ne pas opter pour une transparence totale des salaires dans l’entreprise ? Par ailleurs, ils interrogent le rapport du vétérinaire à l’animal et bousculent la notion de bien-être animal pour envisager autrement l’avenir de l’élevage et des productions animales. Ces réflexions sur le futur monde du travail nourrissent leur quête insatiable de sens et leur besoin de travailler dans des entreprises éthiques dont ils partagent les valeurs. L’importance pour eux est d’apporter leur contribution à quelque chose en lequel ils croient. Ils veulent se sentir libres de redéfinir les contours de leur métier et choisir leurs propres contraintes. Notre erreur est de croire qu’à l’heure où les médias sur l’expérience au travail fleurissent sur la toile, ces interrogations sont l’apanage de quelques start-up déconnectées, à des années lumières du monde vétérinaire. Par ailleurs, les Z CSP+, encouragés par les Y qui ont largement ouvert la voie, questionnent le monde bien au-delà du travail (âmes sensibles, ne pas lire la suite) : ils déplacent les frontières conceptuelles du genre, questionnent le couple en tant que fait social et politique, remettent en question la légitimité de la famille nucléaire, flirtant parfois avec des extrêmes, effet de balancier oblige… Ça peut paraître effrayant (parce que c’est vertigineux) mais n’y a-t-il pas aussi quelque chose de rassurant à ce que nos paradigmes sociétaux soient en perpétuelle remise en question pour s’adapter au monde qui nous entoure ?

La jeunesse est excessive et c'est heureux !

L’émergence de ces nouveaux paradigmes vient heurter notre vision de l’entreprise vétérinaire car elle bouleverse notre métier dans ce qu’il a de traditionnel et de sécurisant. À ce titre, nous avons du mal à supporter l’aplomb de cette insolente jeunesse qui veut changer un ordre établi qui a fonctionné pendant des décennies. Nous sommes agacés par leur attentes parfois extravagantes (moi aussi, j’ai eu des requêtes de stagiaires à m’en faire tomber de ma chaise…), par la position de force qu’ils ont en entretien d’embauche (et qui les rend, il est vrai, un poil « diva »). Trop souvent, ils donnent l’impression de tout savoir alors même qu’ils n’ont aucune expérience et ils oublient la plupart du temps que nous aussi, nous avons le droit d’avoir notre propre grille lecture générationnelle. Mais pour autant : doit-on s’inquiéter que les jeunes vétérinaires veuillent changer le monde ? Si la jeunesse était humble et sage, cela se saurait ! Et si telle était le cas, mon Dieu que le monde serait triste ! Car c’est dans sa naïveté, son inexpérience et sa volonté de faire bouger les lignes trop vite et trop fort que la jeune génération puise son énergie et sa créativité. En venant bousculer nos certitudes, les jeunes vétérinaires jouent simplement leur partition : c’est le propre de la jeunesse de refuser l’autorité et de vouloir changer les règles. Notre rôle à nous, c’est de comprendre le regard que cette génération porte sur le monde, sans la juger ni nous comparer. C’est aussi de donner un autre angle de vue car c’est en multipliant les perspectives qu’on élargit la vision collective. C’est de poser les limites et de recadrer quand il le faut. Et c’est surtout de leur faire confiance et de les guider.


Ainsi, avec eux, nous permettrons une collaboration plus harmonieuse des générations au sein de nos entreprises, que nous transformerons pour les intégrer pleinement (les vétérinaires n’ont-ils d’ailleurs pas réinventés leurs modèles depuis deux siècles et demi qu’ils existent officiellement ?). Alors peut-être, cessera-t-elle enfin son auto-assignation au salariat et son exode vers d’autres secteurs d’activités…

 

Marine Slove,
Vétérinaire & Éditrice associée

 

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