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Briser le silence

Crédit photo @Dragana Gordic - stock.adobe.com

Quelques jours après la publication de notre article "Euthanasier le suicide", nous avons reçu ce mail d’une consœur, qui nous a profondément touchés. Elle a pris sa plume pour partager avec nous son histoire, pour témoigner qu’il est possible de " s’en sortir " 


 

Bonjour à tous, 

Je réponds aujourd’hui à l'invitation de Marine Slove à travers son article : « Euthanasier le suicide, c’est briser le silence, c’est détabouiser la dépression et déstigmatiser la psychiatrie… pour ceux d’entre nous qui s’en sont sortis (c’est de vous dont on a le plus besoin à cet instant). »

Alors, je brise le silence, je raconte...

Dès le début de ma carrière, j'ai été en relation avec des confrères et des consœurs ayant appelé au secours après avoir bu ou essayé de s'injecter du T61, heureusement sans suite dramatique mais tout de même avec hospitalisation.

Moi-même, j'ai dû me confronter à des pensées suicidaires et apprendre à les apprivoiser. Des envies d'en finir, de ne plus être de ce monde, d'arrêter de vivre " comme ça ".

C’est en en parlant que l'on se rend compte à quel point ces pensées sont courantes chez de nombreux vétérinaires… bien plus de personnes que l'on imagine, c’est à ne pas y croire.

C'est en écoutant ces pensées que l'on peut les entendre. Comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre à l'intérieur de nous-même. Il faut creuser dans le " je ne veux plus vivre COMME ÇA ", car c'est pour moi ce " comme ça " qui est la clef des envies ou des pensées suicidaires. Or, c'est trop souvent la partie de la phrase qui n’est pas entendue. C'est pourtant la porte nécessaire pour établir ce dialogue intérieur qui peut nous permettre de comprendre ce qui ne va pas et de trouver alors des solutions.

Malheureusement, et bien malgré moi, j'ai pu ressentir le goût amer de la dépression plusieurs fois, et avec elle, l'idée d'une fin douce qui invite à en finir une fois pour toutes avec cette souffrance de vivre et de travailler sous pression, dans des systèmes qui ne me conviennent pas.

Pourtant, comme Marine le dit dans son article, ma vie de véto fait rêver les autres. Combien de fois nous nous entendons dire : " Vous faites un beau métier docteur ! " Cachés derrière cette image idyllique, il y a des études longues accompagnées d’une grande pression, des nuits de garde avec des journées de boulot qui s'enchaînent, des horaires bien plus étendus que ceux qui sont acceptés par notre société actuelle… la pression aussi de l'immédiateté mise par des clients tous munis d'un portable… le manque de confiance, " l’auto-jugement " né d’une trop grande exigence envers soi-même, les urgences durant lesquelles nous devons gérer non seulement le problème de l'animal mais aussi le stress, parfois surdimensionné, d'un propriétaire qui panique ou qui projette sur son animal son vécu traumatique… la pression enfin de " devoir " toujours être capable d'éviter l'inévitable : la mort d'un animal. Cette mort faisant pourtant partie de la vie. Supporter aussi l’éventuelle " accusation " de propriétaires cherchant un coupable…

Être vétérinaire, c’est vivre avec la souffrance, la maladie et la mort des animaux et le deuil des propriétaires. Pour nous protéger, nous essayons tant bien que mal de mettre tout cela à distance. Nous accompagnons des personnes qui perdent un être cher, des éleveurs qui perdent parfois leur cheptel tout entier et ceci peut réveiller chez nous la souffrance d’un deuil personnel. Bien sûr, quand tout va bien, nous sommes capables de gérer. Mais si nous portons nos propres deuils, cela peut s’avérer complexe d’exercer une profession dans laquelle nous essayons quotidiennement de sauver les animaux tout en devant accepter chaque euthanasie.

En effet, lorsque nous-mêmes traversons un moment de deuil, surtout si ce deuil est cumulatif d'autres deuils passés dont certains peuvent remonter à l'enfance, alors notre travail peut devenir insupportable. Car à l'intérieur de nous se trouve cet enfant qui culpabilise en silence de ne pas avoir pu sauver son père, cette mère qui culpabilise sans le savoir d'avoir perdu son enfant, ce petit fils qui se rappelle des souvenirs inconscients de son grand père à la guerre ou en camp de concentration... comme une chorale muette d'enfants blessés, comme une valse permanente avec la mort et la culpabilité. Cette part de nous se retrouve confrontée à des situations de vie ou mort au quotidien. Nous avons banalisé la mise à mort, la mort accidentelle, ou l'abattage collectif et l'effet qu'ils ont sur notre subconscient, dans notre for intérieur, nous qui voulions être véto pour SAUVER les animaux, et en les sauvant, se sauver soi-même.

Dans mon cas, bien que l'origine des dépressions n'était pas le métier en lui-même, elles ont été déclenchées ou aggravées par les conditions de ce travail et la pression qui l’accompagnent. Pression que parfois je me mettais moi-même. Menant à des périodes d'arrêts maladie ou de chômage, souvent incomprises ni même respectées d'un patron et de collègues, eux aussi surbookés et soumis aux mêmes contraintes. Ils ne comprennent pas et ne respectent pas cette maladie si complexe, méconnue et trop souvent méprisée par ceux qui ne l'ont pas vécue.

Après des années de psychothérapie et de suivi psychiatrique dans les moments les plus critiques, ainsi qu'un grand engagement dans mon introspection, je suis arrivée à mieux me connaître et à reconnaître mes besoins profonds et mes limites, souvent non partagés par le reste de l'équipe et difficiles à mettre en place.

Aujourd'hui, j'ai compris le besoin de travailler à temps partiel en limitant le stress afin de ne plus m'épuiser. De limiter au maximum, voire d’éviter les gardes de nuit, de bien me reposer et de bien manger, de m'octroyer le temps de la créativité, de pratiquer une activité physique et de la méditation afin d'équilibrer mon système nerveux pour mieux supporter le travail et le stress. En espérant pouvoir " comme ça " arriver à un équilibre où ma santé, tant mentale que physique, sera préservée. Un équilibre dans lequel je pourrai continuer d'exercer ce métier en appréciant sa beauté et non pas en le détestant.

Comment prévenir cette maladie endémique dans notre profession, de plus en plus répandue de nos jours : en en parlant, en invitant à se connaître, en adaptant le travail à ses possibilités et à ses limites, en faisant de la prévention dans les écoles, en partageant la charge de travail et les gardes, en coopérant et en préservant notre grande valeur qu’est la confraternité.

 

Bien à vous,

S.

 

Si vous voulez réagir à cette lettre, n’hésitez pas à nous contacter à l’adresse bonjour@temavet.fr

 

 

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